Merci à "dinde du 94" pour cette lettre

Lettre ouverte au Ministre de l’Education Nationale,

Depuis une vingtaine d’années, tout le monde le dit, l’écrit : l’Ecole va mal.
Nous, professeurs des écoles le constatons au quotidien dans nos classes.
A chaque nouveau Ministre, à chaque réforme, nous espérons une amélioration, sans trop d’espoir quand même car le chantier est titanesque. Au-delà de sa (dé)mesure, ce qui rend ce chantier si complexe, c’est qu’ il concerne tant de nos concitoyens. Toucher à l’Ecole, c’est impacter la vie de beaucoup d’entre eux : les élèves bien sûr, leurs parents, les enseignants mais aussi ceux qui travaillent dans le tourisme, dans les municipalités, les loisirs …
Beaucoup d’entre nous, après avoir contribué à élire un gouvernement de gauche, ont placé de grands espoirs dans la concertation sur la Refondation de l’Ecole et les mesures qui devaient en découler. Le projet de réforme a été annoncé… et nous avons l’impression d’être les dindons de la farce.Pourquoi?


Avant de répondre à cette question, faisons d’abord le bilan de la situation que nous vivons au quotidien :
   - Depuis quelques années, on nous enlève du temps devant élèves tout en nous rajoutant des notions à traiter. Nous sommes passés de 27h à 26H (avec un samedi libéré sur 3) puis à la semaine de 4 jours avec 24H + 2H d’aide personnalisée. A côté de cela, on nous a demandé de faire plus d’EPS, de l’histoire de l’Art, de la morale laïque, le B2I, d’enseigner l’anglais, la sécurité routière, le développement durable, l’hygiène dentaire, le « porter secours » …Et j’en oublie certainement.
Bien sûr, tout est important. Mais concrètement comment faire plus avec moins de temps ?
Comment faire plus avec des enfants moins concentrés, adeptes du zapping ?
Comment faire plus avec des enfants dont les parents ont des horaires à rallonge (surtout en région parisienne avec les temps de transport) et qui font des journées de 7H30 à 19H en collectivité et ce parfois dès leur plus jeune âge ?
Comment faire plus avec des classes à 32 parfois 33 élèves en maternelle dans des classes exigües ?
Comment faire plus avec des classes de cycle 3 où l’écart s’est déjà tellement creusé entre le niveau des élèves les plus faibles et ceux des élèves les plus forts qu’il faudrait toutes les gérer comme des doubles voire des triples niveaux ?
Comment faire plus quand les redoublements sont décriés par notre hiérarchie et les « experts » et les décisions de maintien laissées à l’appréciation des parents et que, en conséquence, nous arrivent au CE2 des enfants qui ne savent pas lire et qui n’ont pas compris les bases de la numération décimale ?
Comment faire plus quand on nous demande d’inclure des enfants handicapés avec des AVS non formées (ou parfois pas d’AVS du tout !) sans que nous-mêmes n’ayons jamais été formés à leur accueil ?
Comment faire plus quand dans nos classes certains élèves présentent de tels troubles du comportement qu’ils empêchent les autres d’apprendre et que toute notre énergie est consacrée à essayer de les canaliser ?
Comment faire plus quand nous ployons sous les charges administratives destinées à nous « surveiller » ? Nous devons rédiger des PPRE pour les élèves en difficulté (Quels trésors d’imagination sommes-nous obligés de déployer alors pour remplir 2 pages de « projet » alors que nous n’avons aucune aide extérieure...et que tout le projet repose sur …nous . Comme si nous avions besoin d’écrire ce que nous mettons en place au quotidien, comme si sans l’obligation d’écrire ce document, nous les aurions laissé végéter en fond de classe) . Nous devons aussi remplir des tableaux pour justifier que nous faisons bien nos 108H alors que la grande majorité d’entre nous ….en fait bien plus.
Un exemple concret : dans ces 108H , 6 H doivent être consacrées aux relations avec les familles. Je suis à mi-temps, j’enseigne dans un milieu privilégié sans souci particulier et j’ai déjà fait ces 6H (alors que je n’en dois que 3 … !). Que dire aux parents désormais ? Je ne peux plus recevoir car j’ai déjà épuisé mon quota horaire ?

Et bien sûr, personne ne décompte ce temps passé à remplir ce tableau des 108H, ni celui à remplir les papiers administratifs de demande d’autorisation pour des sorties sur et hors temps scolaires). Quant à ce hors-temps scolaire lui-même, bien sûr, il n’est décompté nulle part. Pas plus que celui des kermesses (préparation et présence le jour J un samedi souvent) , des comptes à faire pour la coopérative scolaire, pour la collecte de l’argent des photos, pour les appels à l’orthophoniste de Bidule et à la psychologue de Machin …..

Quant aux réunions imposées, elles ne servent à répondre qu’à des injonctions fluctuantes venues de notre hiérarchie : faire un projet d’école pour 3 ans (alors que l’année suivante les moyens humains ou financiers qui devaient y être affectés ont disparu …). Toutes les écoles primaires de la République devraient n’avoir qu’un seul projet commun : donner à leurs élèves les bases de connaissance élémentaires (savoir lire, écrire, calculer), un minimum de culture humaniste pour le citoyen en devenir et le respect des autres et de soi-même.

Que nous proposez-vous, monsieur le Ministre ?

- Venir travailler le mercredi matin …avec des journées pratiquement aussi longues (finir à 16H au lieu de 16H30 ? ).Est-ce donc cela que vous appelez raccourcir les journées ? Pensez-vous qu’en passant 5H30 au lieu de 6h à l’école et en se levant plus tôt un matin par semaine les élèves seront moins fatigués et plus disposés aux apprentissages ?
- Faire les devoirs à l’école. Mais un grand nombre d'entre nous ne donne pas de devoirs écrits, respectueux du décret de 1956. Nous donnons des leçons à apprendre dans le calme, à réviser chez soi pour faire le lien avec l’école. Pensez-vous que les élèves pourront faire ce même travail à 30 par classe et qu’en une demi-heure nous pourrons nous assurer que chacun l’ait réellement fait ? Et qu’en sera-t-il de cette demi-heure pour nos collègues de maternelle ?
- des notions nouvelles à traiter (encore ! ) comme un véritable enseignement de l’anglais (et non plus une initiation à cette langue ) dès le CP alors que nous attendions un recentrage sur les fondamentaux (sans compter que beaucoup d’entre nous n’ont pas les compétences requises pour assurer cet enseignement).
- Moins de temps (encore) devant toute la classe (23H au lieu des 24 h actuelles) alors que nous courons déjà après le temps et que nos pauvres élèves subissent la pression que nous sommes obligés de leur imposer pour respecter programmes et injections de la hiérarchie.
- Lier notre service au périscolaire avec des projets locaux alors que pour promouvoir l’égalité des chances nous avons besoin justement d’uniformité nationale.
Pour toutes ces raisons qui concernent le bien-être des élèves et leur réussite, pour d’autres raisons qui concernent notre statut d’enseignant qui n’a pas à être lié aux administrations locales et notre pouvoir d’achat remis en cause par ce jour supplémentaire à nous déplacer et à faire garder nos enfants sans contrepartie financière, nous demandons l’abandon de ce projet.

Nous demandons aussi :
- Une réforme des programmes qui doivent être recentrés autour des fondamentaux.
- Moins de réunions chronophages et inutiles. Laissez-nous travailler dans nos classes, avec nos élèves et …faites-nous confiance.
- Une formation continue digne de ce nom sur temps scolaire qui nous permette des échanges de pratiques efficaces (pas des animations pédagogiques conduites par des intervenants qui n’ont pas mis le pied dans une classe depuis des lustres ou qui, parfois, n’y ont même jamais mis les pieds).
- La baisse des effectifs par classe (pas seulement plus de maîtres que de classes dans les zones défavorisées mais aussi et surtout des postes supplémentaires pour des effectifs moins chargés partout !).
- L’ouverture de discussions sur la prise en charge de la difficulté scolaire et de l’hétérogénéité des classes.
- La prise en charge effective des élèves porteurs de handicap (pas en nous rajoutant un 31e élève sans aucune aide ni formation).

Nos enfants, nos élèves, l’Ecole de la République méritent au moins ça. Et nous enseignants du primaire dont vous vantez si bien le dévouement (et avec raison) aussi !


Une "dinde" du 94.