Transcription de l'interview téléphonique de Marie77 du Collectif diffusé sur Radio Fréquence Paris Plurielle le jeudi 21 février 2013 dans l'émission « La Sociale » .  Journaliste : Nicole Thé.

Pourquoi le collectif des dindons se mobilise contre ce décret ? On parle de défense d’intérêts personnels dans les médias… les instits ne voudraient pas travailler une demi-journée de plus… Qu’en est-il d’après vous ?

C’est dommage qu’on entende ce genre de discours parce que beaucoup d’enseignants ne sont pas contre un retour aux 4,5 jours. Comme le dit régulièrement le ministre c’était une chose assez consensuelle. Les enseignants sont simplement contre les modalités d’application du décret. On ne revient pas aux conditions d’avant 2008, on ne revient pas à 26 heures de classe. Les 24 heures d’enseignement actuelles sont simplement répartis sur 4,5 jours.  Des temps périscolaires, à la charge des mairies, sont donc à organiser et cela crée beaucoup de dérives qui ne nous semblent pas acceptables.

Quelles dérives craignez-vous ?

Le décret est très rigide. Il remet même en question l’organisation de certaines écoles pilotes sur la question des rythmes scolaires. L’école de Lomme dans le Nord de la France par exemple, se retrouve hors cadre. La matinée ne devra pas excéder 3h30 et la journée 5h30. La seule liberté, c’est la durée de la pause méridienne : 1 heure 30 minimum mais… il n’y a pas de maximum ! Certaines communes prévoient 2 heures, d’autres 3 heures 15 de pause déjeuner, c’est inacceptable !

L’objectif de ce décret, c’était le bien être de l’enfant, de lui permettre d’être moins fatigué. Est-ce qu’avoir des journées avec la même amplitude, une plus longue pause-déjeuner et une demi-journée supplémentaire  va permettre aux enfants d’être plus reposés ? Ce n’est pas notre avis !

Est-ce dans l’intérêt de l’enfant de baisser les taux d’encadrement alors que la France est une des mauvaises élèves de tous les pays de l’OCDE dans ce domaine ?

On se rend compte partout en France que les communes n’ont pas les moyens financiers d’appliquer ce décret, et ça se transforme malheureusement en tout et n’importe quoi !

D’après vous, c’est la gestion du temps de périscolaire qui pose problème ?

Initialement, le rapport d’orientation sur les rythmes scolaires en juillet 2011 demandait que ce temps péri-éducatif soit obligatoire. Pour l’encadrer, il faut trouver des gens formés, prêts à se déplacer pour 45 minutes par jour. Toutes les villes n’en ont pas les moyens.

La ville de Lomme dépense 800 euros par élève uniquement pour l’aménagement des rythmes. Là, on parle de donner 50 euros par élève et uniquement la première année. Les locaux scolaires ou communaux ne sont pas extensibles, on ne peut pas mettre tous les enfants dans le même gymnase à la même heure. Quelques groupes seront dans un gymnase, d’autres seront à la médiathèque ou resteront à l’école ; si la commune ne décide pas l’allongement de la pause méridienne…  Ces temps ne seront malheureusement dans la majorité des communes qu’une simple garderie…

Lorsqu’on compare la France avec les autres pays européens, cette réforme des rythmes semble pourtant  légitime, pourquoi ça bloque dans notre pays ?

Les enseignants sont opposés à cette réforme car ils réagissent en tant que professionnels ou simplement comme parents ou grands-parents. Ils ne veulent pas voir leurs élèves, leurs enfants ou petits-enfants faire de grosse pause déjeuner ou des activités de garderie inintéressantes juste pour le plaisir de dire qu’on est repassé aux 4,5 jours comme les autres pays européens.

A côté de ça, les instits français sont parmi les enseignants européens ceux qui subissent les classes les plus chargées tout en faisant partie des moins bien payés ! En France, hors ZEP,  il n’y a pas de seuil légal du nombre d’élèves par classe. Est-ce que ce n’est pas la vraie variable pour cette refondation ? Est-ce que ce sont les rythmes qui vont permettre d’améliorer les apprentissages ?

On nous répète que les élèves français ont des vacances trop longues. Pourtant les meilleures performances sont réalisées par les élèves finlandais qui en possèdent encore davantage ! La différence c’est qu’en Finlande, les élèves sont 15 ou 20 par classe. Nous avons le sentiment qu’on nous oppose des chiffres bien choisis pour nous faire croire que nous ne sommes pas aux normes européennes en refusant d’en communiquer d’autres…

Vous parlez de rigidité mais le décret prévoit par exemple de laisser les communes libres de choisir le mercredi ou le samedi matin ?

Le décret est très rigide sur certains points mais dérogatoire sur d’autres… La norme sera le mercredi mais des dérogations sont possibles pour le samedi. Est-ce que les dérogations seront finalement acceptées pour le samedi, on ne sait pas ? Quand on interroge le ministre dans les médias sur ce point, il répond habilement que dans l’idéal ce serait le mercredi et le samedi. En 2010, l’académie de médecine avait clairement pris position pour le samedi car c’est la pause des deux jours du week-end pendant laquelle les enfants se couchent et se lèvent plus tard qui est problématique. Il semblerait que cela pose problème aux parents et à l’industrie du tourisme.

Les enseignants sont très remontés car nous avions des attentes envers ce gouvernement. Nous espérons qu’il ne s’entêtera pas et que nous pourrons réécrire ce décret pour éviter les dérives constatées qui ne vont pas dans le sens de l’intérêt de l’enfant. Nous sommes ravis d’avoir un ministre qui donne la priorité à l’école primaire mais nous serions également ravis qu’il donne la priorité à la parole des professionnels qui y travaillent !

Et quelles sont les réactions des parents?

Les parents écoutent les médias qui n’ont pas toujours une lecture très juste de nos revendications. Ils ont compris que leurs enfants iront 4,5 jours à l’école. Beaucoup préfèrent le mercredi au samedi car ça leur évite des frais de garde et ils ne travaillent pas le week-end. C'est toujours la même question : est-ce que l'on fait ça pour le bien de l'enfant ?

Je suis enseignante mais je suis également maman et de par mon métier, j’ai une autre vision de l'école. Je veux dénoncer les dérives mises en place et trop peu relayées. C'est réellement à ce titre que les enseignants grognent aujourd'hui parce que ce décret en l’état, ne nous semble pas acceptable, ne nous semble pas aller dans le bon sens ! Oui la situation actuelle n'est  pas parfaite, il faut reformer l’école et nous sommes quasi tous d'accord pour travailler 4,5 jours mais pas de cette manière.

Les parents vont devoir se renseigner sur les écoles où ils veulent inscrire leurs enfants ! Quelle est la longueur de la pause-déjeuner ? Mon enfant ira-t-il à l’école le mercredi ou le samedi ? Quelles sont les activités périscolaires organisées dans l’école ? Sont-elles payantes ? On sort du cadre de l’éducation nationale ! Actuellement, à part les écoles pilotes et les dérogations, tous les enfants sont logés à la même enseigne,  4 jours et les 4 mêmes jours. Là vu toutes les dérogations possibles, on arrive à une éducation locale, non plus nationale.

En fait ça va accentuer le phénomène de recherche stratégique de la meilleure école et renforcer les inégalités car il y aura des écoles qui seront bien loties et d'autres moins. Imaginez qu’on verra peut-être des parents demander une dérogation pour une autre école tout simplement parce qu’ils n’auront pas les moyens de payer les activités périscolaires !  On pense que ça va créer non pas une école à 2 vitesses mais un grand nombre de vitesses en fonction des villes et des choix locaux.

Quelles sont les raisons qui ont poussé à la création du collectif les dindons prennent la parole : est-ce que les canaux syndicaux ne fonctionnent pas correctement pour porter vos points de vue dans cette forme de résistance ?

Le collectif n'a rien à voir avec un rejet des syndicats. Nous étions des enseignants qui discutions sur un forum internet de la réforme de l’école qui était en train de se mettre en place.

Petit à petit, les infos s’égrainant, nous avons déploré que les annonces nous dirigeaient vers une dégradation des conditions d'enseignement et d'apprentissage des enfants.

Nous pensions que les syndicats allaient, comme nous, prendre conscience de cette mauvaise direction et se mobiliser.  Certains disaient « c'est un gouvernement de gauche, qui donne la priorité au primaire, qui met 60 000 postes, qu’il fallait attendre... ». Mais là, ce n’était plus possible !

Face à la mobilisation grandissante de la base, les syndicats ont fort heureusement embrayé. Maintenant, on ne se sent pas encore tout à fait représentés parce qu'il n'y a pas de syndicat qui porte tout à fait nos revendications mais nous soulignons qu’ils ont quand même permis de mettre en place une journée nationale de grève. Ils n'ont pas tous les mêmes mots d'ordre, comme les enseignants n'ont pas tous les mêmes attentes, mais ce qui est sûr c'est qu'il y a beaucoup d’enseignants qui trouvent que ce décret n'est pas acceptable en l’état. Si les parents avaient conscience des dérives, ils seraient certainement beaucoup plus critiques.

Et les grandes associations de parent d'élèves, comment se positionnent-elles par rapport à cela ?

Un collectif s'est constitué @ParentsEnsemble. Ils se retrouvent face à des fédérations de parents d'élèves politisées qui ne défendent pas forcement la vision de parent lambda tout comme certains syndicats enseignants ne défendent pas la vision des enseignants lambdas. Sans dire qu'on est contre le gouvernement, sans demander de démission, on aimerait juste que le décret ne permette pas tant de dérives néfastes.

La mobilisation qui a eu lieu jusqu'à maintenant a-t-elle permis certaines avancées ?

Cette mobilisation a déjà permis des petites avancées.  Malheureusement notre ministre a reculé face aux maires sur la gratuité du périscolaire qui devait être instaurée. S’il est le ministre des élèves, il est aussi celui des enseignants du primaire, il se doit d’écouter ce que le primaire lui dit !

Est-ce si difficile à comprendre qu’allonger la pause-déjeuner est néfaste pour les élèves ? Dans certaines cantines des niveaux sonores de 85db sont relevés ! On ne peut pas imposer aux enfants d'être silencieux  toute la journée ; à midi ils se relaxent, discutent, rient, jouent... C'est nécessaire mais bruyant et donc fatiguant. Est-ce qu'être à plusieurs classes sous un préau est moins fatiguant que d'être en classe avec un enseignant ? On nous propose un décret dont on n’est même pas sûrs qu’il permettra aux élèves d’être plus reposés.

Le ministre dit qu'il a commencé par la mesure la plus consensuelle. Une mesure consensuelle n'aurait engendrée aucune contestation, ni de la part des enseignants, des parents, du monde de l’animation…

Baisser les taux d'encadrement en classe, par exemple, oui je pense que ce serait bon pour les enseignants, ça les aideraient à mieux faire leur métier !

Baisser le taux d'encadrement ça veut dire concrètement baisser le nombre d'enfants par classe ?

C'est baisser le nombre d'enfants en présence d'adultes en classe mais en dehors également. En ce qui concerne le périscolaire, les taux d'encadrement ont été relevés pour l’occasion. Un surveillant aura plus d'enfant à surveiller l'année prochaine que cette année. Au niveau du scolaire ce n'est même pas légiféré dans notre pays. Nombreux sont pourtant ceux qui l’ont fait. Au Danemark, en maternelle, c’est 1 adulte pour 6 enfants. Chez nous, en maternelle, même si on compte l'ATSEM qui n’est pas toujours présente dans la classe, ça fait 2 adultes pour des classes de minimum 25 et 32, 33 maximum... Cela correspond à 1 adulte pour 15 enfants, c'est trois fois supérieur ! Et on s'étonne que des pays qui légifèrent obtiennent de meilleurs résultats aux tests internationaux ! L’Irlande est le pays qui a légiféré et qui a le plus gros taux d'encadrement, 25 enfants pour un adulte sans assistant. Le taux  de nos ZEP est donc considéré là-bas comme le minimum légal !

Donc des mesures consensuelles, je pense qu'il y en avait bien d'autres à trouver, tout comme des facteurs pour que les enfants soient moins fatigués !Et je ne parle même pas des RASED, chargés d’aider les enfants en difficultés, déconstruits depuis près de 10 ans et dont on entend pas parler !

Merci à Marie et à Nicole Thé pour nous avoir accorder ce temps de parole et sa confiance