Monsieur le ministre,

Aujourd’hui est paru le décret sur les rythmes scolaires.

Aujourd’hui est un jour de deuil pour les écoliers de France, pour leurs enseignants et pour leurs parents.

Qui suis-je pour en juger ? me direz-vous . Une experte en chronobiologie ? Un chercheur en sciences de l’éducation ? Un pédopsychiatre ?  

Non, juste une professeure des écoles et une maman, juste une personne en contact avec des enfants au quotidien, au plus près d’eux à l’école et à la maison. Et le fait d’être enseignante ne fait pas de moi une militante corporatiste,  rétive à tout changement et  juste là pour défendre son mercredi matin, n’en déplaise à certains.

Je suis pour un changement. Il est même essentiel. Je l’appelle de tous mes vœux. Et je trouve aussi qu’il devrait y avoir plus de jours d’école et des journées moins chargées pour les enfants. Des journées moins longues, on en rêverait tous pour eux : hélas, cela ne dépend pas de l’Education Nationale mais de l’organisation de la société et particulièrement du temps de travail des parents. Donc, on ne peut influer sur la variable «  temps passé en collectivité » pour les enfants dont les parents travaillent. La seule chose qu’on peut changer, c’est la qualité du temps passé. Va-t-elle s’améliorer avec ce décret ?

Dans la commune de mon école,  à la rentrée 2013 (ou 2014), nos élèves auront les journées suivantes : 8h30-11h30  pause méridienne de 2H45 avec les mêmes animateurs qu’aujourd’hui puis  14H15 – 16h30 + mercredi 8H30-11H30. Plus de temps passé à l’école pour eux et pour leurs enseignants donc.

Mais si cela peut améliorer la qualité de ce temps, pourquoi pas ?

Regardons cela de près sur la semaine d’abord  : 5 matinées au lieu de 4, mieux pour la régularité et la disponibilité aux apprentissages mais pour les enfants qui dormaient plus tard le mercredi matin et qui évitaient la collectivité ce jour-là en allant chez les grands-parents , une nounou, ou tout simplement parce que papa ou maman avaient pris un temps partiel,  gare à a la fatigue de la fin de semaine … y compris celle du vendredi matin !

La nouvelle journée de classe maintenant : 5H15 d’apprentissages au lieu de 6H. Mieux sur la quantité. L’objectif  «   journée moins chargée » est-il atteint pour autant ? Pas du tout et au contraire. Pourquoi ?

La qualité de la pause méridienne ne sera en rien améliorée par un allongement. : toujours autant d’enfants voire plus (Qui pourra ramener les enfants à l’école à 14H15 après déjeuner alors que la sieste des plus jeunes est déjà commencée ? Les décideurs de l’EN ont-ils pensé à ceux ayant la garde de nourrissons , jeunes parents, mamies ou  nounous ?), un taux d’encadrement assoupli (un vrai scandale !) et surtout …quelles activités culturelles alors que les intervenants ne seront pas plus qualifiés que maintenant ( Ce seront les mêmes, payés pour un temps plus long…nous a-t-on affirmé à la mairie. ) et qu’ils n’auront pas le temps de sortir les enfants dans les équipements socio-culturels de la ville après le  réfectoire ? Où sont passées les fameuses activités périscolaires riches, intéressantes permettant de réduire les inégalités ?

Et sinon pour les 5H15 d’apprentissages : mêmes locaux peu spacieux, mêmes effectifs trop lourds (des classes à 30  même en PS !), mêmes programmes mal pensés et peu cohérents, toujours peu ou pas d’aide spécialisée.

Alors, oui, aujourd’hui, je suis vraiment triste, désabusée pour mes élèves et mes enfants. Alors, aujourd’hui, je vous supplie de revoir ce décret et de nous écouter nous,  qui , sur le terrain, au quotidien, sommes le plus à même d’en tirer les conséquences néfastes pour les enfants. Arrêtez de clouer les enseignants au pilori : beaucoup d’entre nous ont choisi ce métier parce qu’ils aiment les enfants (Sinon, nous l’aurions quitté depuis longtemps …), beaucoup d’entre nous sont aussi des parents. Nous ne sommes pas en train de défendre des avantages ou des acquis (Rappelez-vous que nous nous étions aussi battus contre la semaine des 4 jours + AP de Darcos !) : nous ne voulons pas que la refondation pour l’école tant espérée par tous se transforme en une accumulation de petites mesures incohérentes qui aura, au bout du compte, l’effet inverse de celui recherché.

 Vous avez essayé de faire quelque chose pour l’école en partant d’un constat négatif partagé par tous. C’est bien. Vous avez essayé d’y mettre des moyens. C’est bien. Vous avez la volonté et une grande force de  conviction. C’est très bien. Votre projet n’est pas à la hauteur de ce que nous attendions tous : on peut encore le changer en abrogeant ce décret !

Donnons-nous  le temps de la réflexion et donnons-nous les moyens d’investir dans l’éducation, priorité nationale. Nos enfants sont notre avenir : nous n’avons pas le droit de rater le virage d’un changement plus que nécessaire.

  • « Le monde va être jugé par les enfants. »

Georges Bernanos.

N’oublions jamais cela.

  Y.   professeure des écoles dans le Val de Marne